Le sens du dialogue selon David Bohm : un processus de maturation individuel et collectif

 

Nous faisons part ici d'un morceau choisi provenant du livre de Teodorani Massimo, "La physique de l'infini" dédié à David Bohm. David Bohm au cours de sa vie alla en pointe au niveau de la science physique, notamment de la physique quantique et aussi des mathématiques. Il avait également une réflexion métaphysique (qui précède la recherche de la physique) très poussée et considérait même que ce recul préliminaire à toute recherche scientifique, pendant lequel émerge l'intuition, est le plus important.


Dans ce passage issu du chapitre 5, intitulé "A la recherche de la matrice de la pensée", Massimo transmet le vif intérêt de Bohm pour un dialogue et un partage créatif entre protagonistes, capable de faire surgir un sens et une réalité au delà de la perception étriquée de nos égos. Il énonce ici la vision de Bohm, qui nous inspire et nous semble en parfaite résonance avec la motivation profonde des rencontres-itinérances qui se dessinent pour le Réseau LEO.

 

 

[La première partie de cet extrait porte le titre : "Penser c'est observer ; l'esprit c'est la matière".]

 

"Parallèlement à ses recherches sur une technique mathématique valable, en mesure de décrire ses concepts sur l’ordre implicite et le mouvement holographique, Bohm se rendit compte qu’en plus des méthodes mathématiques, il était important de trouver le bon langage pour communiquer, étant donné que du langage et du dialogue pouvait émerger la vraie réalité des concepts. Ces derniers, s’ils sont bien conçus et définis à l’aide du langage et du dialogue, dans un contexte de pensée sain qui génère un consensus détaché, sont distants de la virtuosité stérile et souvent inopportune des techniques mathématiques lorsque ces dernières sont appliquées comme une fin en soi — c’est-à-dire sans avoir bien compris les problèmes en amont. Ces mêmes concepts permettent aussi de fournir les bases et les conditions appropriées pour développer les bonnes formules mathématiques en mesure de résoudre les problèmes relatifs à des concepts bien précis. Lorsque la pensée qui se trouve derrière un concept est bien conçue et qu’elle s’articule en dehors de l’ego et de la compétition d’idées, la parole et l’objet deviennent étroitement symbiotiques. Les paroles influencent les pensées et les émotions : ces dernières sont des choses réelles dans le monde et peuvent, pensait Bohm, produire des changements dans les fonctions et dans les processus électrochimiques qui ont lieu dans le cerveau.

 

Il parvint à ces conclusions sur la nécessité de perfectionner le processus de la pensée, en écoutant aussi attentivement les discussions entre Bohr (principal partisan de la théorie quantique classique) et Einstein (principal partisan de la théorie de la relativité) et en prenant acte du caractère inconciliable de leurs deux théories respectives qui, justement parce que ces discussions jouaient sur la compétition de deux ego, conduisaient à une fragmentation de la pensée en éloignant ainsi de la vérité.

 

Bohm se rendit compte que plus que les mathématiques, il était important de trouver le bon langage pour communiquer. Ce fut ainsi que dans son esprit commença à percer l'idée que la structure intime de la réalité ne pouvait être atteinte que le "dialogue", en entendant par là cette circonstance où les interlocuteurs ne parviennent à se rencontrer autour d'une pensée commune que lorsqu'ils se libèrent de l'instinct de vouloir défendre à tout prix les élans de leur ego. Ce n'est qu'ainsi qu'il est possible d'ouvrir la structure intime de la pensée et avec elle celle de la réalité, justement parce que pensée et réalité sont intimement liées, tout comme sont unis l'ordre implicite et l’ordre explicite. Pour comprendre la réalité, il est nécessaire de comprendre la réalité cachée qui en constitue la structure de pensée. Et la pensée, lorsqu"elle n'est pas manifestation mécaniste de la seule logique et quand elle ne jaillit pas de l'ego, mais d'une opinion partagée, est une ramification de l'ordre implicite. Sur la valeur du dialogue, Bohm dit :

 

"Une différence clef entre le dialogue et une discussion ordinaire, c'est que dans la seconde, les personnes maintiennent d'habitude des positions relativement rigides et argumentent en faveur de leurs visions du moment en tentant de convaincre les autres à changer. Cette attitude peut, au maximum, produire un accord ou un compromis, mais ne favorise pas l'émergence de la créativité... Ce qui est ici essentiel, c'est la présence de l'esprit du dialogue, lequel en bref représente la capacité à suspendre de nombreux points de vue, dans l'intérêt premier d'atteindre la création d'un sens commun."

 

C'est justement pour cette raison que Bohm parvint, en faisant un parallèle avec le fait que l'observateur et l'observé se fondent en une seule entité en mécanique quantique, à comprendre que du moment où la nature quantique de la réalité concerne aussi bien l'esprit que la matière, l'acte d'observer coïncide avec l'acte de penser. Mais afin que l'acte de penser soit effectué correctement, il est nécessaire de faire en sorte que le penseur se fonde avec la pensée. Ce qui n'est possible que si le penseur est en mesure de contrôler ses processus cérébraux en éliminant les pollutions générées par l'ego. Le grand problème reste cependant de parvenir à se rendre compte que la pensée et le penseur sont la même chose, car à un certain moment, le penseur reflète tout sur son ego et ne parvient pas à voir sa pensée du dehors tel qu'on devrait le faire, par exemple, avec le temps atmosphérique. Malheureusement, le cerveau n'a pas de nerfs qui enregistrent son propre processus de pensée. Et là, Bohm utilisa l'analogie de la proprioception grâce à laquelle nous parvenons, même les yeux fermés, à percevoir, par exemple ou sont situés nos membres dans l'espace. Mais il n'existe malheureusement aucun organe dans notre corps en mesure de nous dire exactement de quelle façon nous pensons. C'est-à-dire qu'il manque une proprioception analogue pour la pensée. De quelle manière alors la pensée peut-elle avoir la perception d'elle-même ?"

 

 

[La deuxième partie a pour titre "Le dialogue comme acte purificateur de la pensée"]

 

"Ce niveau de contrôle ne peut être atteint qu'à travers le dialogue qui permet, dans un contexte collectif et partagé, de trouver des points communs avec une très grande objectivité. Ces points communs représentent la seule clé de lecture mentale de la réalité et dans ce contexte le dialogue représente une espèce d'acte purificateur ou de catharsis qui, en unissant les êtres humains, peut les pousser à comprendre des problèmes irrésolus concernant la science et eux-mêmes, à décider avec une extrême clarté comment et ou effectuer l'enquête mathématique sur certains aspects de la réalité, à contenir les dégâts créés par l'ego chez l'individu et à créer, sur la base d'une pensée commune, une société du futur qui soit juste, équitable et respectueuse de l’environnement. Parallèlement au besoin de construire un modèle mathématique sur les aspects les plus avancés de la mécanique quantique non classique qu'il avait pressentis avec l'hypothèse de l'ordre implicite, le rêve de Bohm était de purifier la pensée de l'homme comme seul moyen pour atteindre la vraie connaissance, pour se libérer du poids de l'ego et des morcellements qu'il produit dans la société, et donc pour bâtir une société juste, parce qu'unie dans la connaissance du tout dans laquelle elle est immergée. Bohm dans les processus de pensée n'incluait pas seulement la logique, mais aussi l`intuition et les émotions, et il s'attendait à ce que ces qualités de l'esprit puissent s'harmoniser entre elles justement par la technique du dialogue. A ce propos, il affirma :

 

"Ma suggestion est que le véritable mode d'opération de l'esprit exige à chaque niveau un contrôle total de ce qui est généralement connu, non seulement dans la logique formelle et en termes de mathématiques, mais aussi intuitivement dans les images, les sentiments, dans l'usage poétique du langage, et ainsi de suite. Nous pourrions peut-être dire que c'est ce qui crée l'harmonie entre le "cerveau gauche" et le "cerveau droit". Cette manière globale de penser n'est pas seulement une source importante de nouvelles idées théoriques : il est également nécessaire que l'esprit humain fonctionne dans son ensemble harmonieusement pour, peut-être, participer à l'émergence d'une société stable et ordonnée... Si je suis dans le vrai lorsque je dis que la pensée est la source ultime, il s'ensuit que si nous ne faisons rien en ce qui concerne la pensée, nous n'arriverons nulle part. Nous ne pouvons que momentanément soulager les problèmes de la population, de l'environnement, etc., mais ces problèmes reviendront d'une façon ou d'une autre."

 

 

D'après Bohm, la pensée - entendue comme processus dynamique - subsiste dans un moment actif, tandis que les pensées sont des formes fixes basées sur les réactions à des sensations passées. Il faut ralentir la pensée pour en permettre l'observation. Le dialogue a pour but de faire émerger des thèses et des positions communes pour pouvoir aller plus loin. L'un des rêves de Bohm était de faire participer les scientifiques à ces dialogues, afin de leur permettre d'arriver à des connaissances collectivement partagées et conscientes sur un même objet. La production du sens véritable des choses, c'est-à-dire partagé par le groupe, était d'après Bohm exprimée par la phrase "un changement de sens est un changement de l'être", ce qui exprime la dualité du subjectif et de l'objectif. La dualité doit être dépassée car c'est un piège de l'esprit et elle représente un blocage de la créativité.

 

C'est ainsi que s'ouvrit la période des Dialogues, à travers lesquels, à l'initiative de Bohm, on tenta de dépasser les limites de la pensée humaine en essayant de mettre fin aux problèmes qui naissent dans les débats normaux et qui font dégénérer la pensée en anéantissant la conscience collective. Les groupes de dialogue techniquement parlant, se manifestaient d'une façon qui permettent de ralentir le processus de la pensée afin de le montrer dans l'arène publique. Du moment où le processus de la pensée œuvre très rapidement, nous ne sommes pas en mesure de noter la dynamique qui s'instaure entre l'impulsion et la réponse. C'est pour cette raison qu'il faut modérer la pensée. Les dialogues de groupe de Bohm se basent sur ce principe. Ils exposent clairement les processus de la pensée de manière à ce qu'ils deviennent manifestes à tout le groupe, afin de pouvoir en corriger les déformations et de transformer le penseur en un penseur pur et imperturbable, non dissocié de la pensée, jusqu'à créer une pensée collective bien claire. D'ailleurs, le terme "dialogue" dérive du grec "dialogos", qui est l'association de deux mots qui fournissent un sens bien précis. Le terme "logos" signifie "parole", mais dans notre cas nous pourrions le comprendre comme "sens de la parole". Le terme "dia" signifie "à travers". Ainsi, le "dialogue" est compris par Bohm comme un "courant de paroles qui ont un sens" qui circule entre, avec et à travers nous. Cela permet alors de créer un flux de sens à l'intérieur d'un groupe afin qu`une nouvelle compréhension puisse émerger. Cette nouvelle compréhension doit à son tour conduire à un "sens partagé" à l”intérieur du groupe de dialogue, qui sert de colle ou de ciment pour préserver la cohésion du groupe. Le groupe doit donc être élargi à la société dans son ensemble.

 

Bohm mûrit l'idée que la pensée n'est ni spécifiquement subjective ni spécifiquement objective. Comme l'observateur et l'observé dans la théorie quantique, ou les pôles d'un aimant, les deux choses sont inséparables."

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Commentaires : 1
  • #1

    Vyninho (mercredi, 13 juillet 2016 13:34)

    Bonjour !
    David BOHM avait un ami qui s'appellait Jiddu Krishnamurti, ils discutaient beaucoup ensemble, sa vision a du ete influence par leurs dialogues.
    a la fin, il y eu une embrouille entre les deux, mais bon...., lisez aussi, allez a la connaissance...