La Connaissance

Extrait de "Fragments d'un enseignement inconnu" de Ouspensky

Page 63 à 68

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"... Je vous prouverai ensuite que — il appuya sur ce mot — est beaucoup plus accessible qu’on ne le croit généralement à ceux qui sont capables de se l’assimiler ; tout le malheur vient de ce que les gens, ou bien n’en veulent pas, ou bien ne peuvent pas la recevoir. « Mais avant tout, il faut saisir que la connaissance ne peut pas appartenir à tous, ne peut même pas appartenir au grand nombre.

 

Telle est la loi. Vous ne la comprenez pas parce que vous ne vous rendez pas compte que, comme toute chose au monde, la connaissance est matérielle. Elle est matérielle — cela signifie qu’elle possède tous les caractères de la matérialité. Or l’un des premiers caractères de la matérialité est d’impliquer une limitation de la matière, je veux dire que la quantité de matière, en un lieu donné et dans des conditions données, est toujours limitée. Même le sable du désert et l’eau de l’océan sont en quantité invariable, et strictement mesurée. Par conséquent,dire que la connaissance est matérielle, c’est dire qu’il y en a une quantité définie en un lieu et dans un temps donnés. On peut donc affirmer que, dans le cours d’une certaine période, disons un siècle, l’humanité dispose d’une quantité définie de connaissance. Mais nous savons, par une observation même élémentaire de la vie, que la matière de la connaissance possède des qualités entièrement différentes selon qu’elle est absorbée en petite ou en grande quantité.

 

Prise en grande quantité en un lieu donné — par un homme, par exemple, ou par un petit groupe d’hommes — elle produit de très bons résultats ; prise en petite quantité par chacun des individus composant une très grande masse d’hommes, elle ne donne pas de résultat du tout, si ce n’est parfois des résultats négatifs, contraires à ceux que l’on attendait. Donc, si une quantité définie de connaissance vient à être distribuée entre des millions d’hommes, chaque individu en recevra très peu, et cette petite dose de connaissance ne pourra rien changer ni dans sa vie, ni dans sa compréhension des choses.

 

Quel que soit le nombre de ceux qui absorberont cette petite dose, l’effet sur leur vie sera nul, à moins qu’elle ne soit rendue plus difficile encore. « Mais si, au contraire, de grandes quantités de connaissance peuvent être concentrées par un petit nombre, alors cette connaissance donnera de très grands résultats. De ce point de vue, il est beaucoup plus avantageux que la connaissance soit préservée par un petit nombre et non pas diffusée parmi les masses. « Si, pour dorer des objets, nous prenons une certaine quantité d’or, nous devons connaître le nombre exact d’objets qu’elle permettra de dorer. Si nous essayons d’en dorer un très grand nombre, ils seront dorés inégalement, par plaques, et paraîtront bien pires que s’ils n’avaient pas été dorés du tout ; en fait, nous aurons gaspillé notre or. « La répartition de la connaissance se base sur un principe rigoureusement analogue. Si la connaissance devait être donnée à tout le monde, personne ne recevrait rien. Si elle est réservée à un petit nombre, chacun en recevra assez non seulement pour garder ce qu’il reçoit, mais pour l’accroître.

 

« À première vue, cette théorie semble très injuste, parce que la situation de ceux à qui la connaissance est, en quelque sorte, refusée, pour que d’autres puissent en recevoir davantage, semble très triste, imméritée et plus cruelle qu’elle ne devrait être. La réalité est cependant toute différente ; dans la distribution de la connaissance, il n’y a pas ombre d’injustice.

 

« C’est un fait que l’énorme majorité des gens ignore le désir de connaître ; ils refusent leur lot de connaissance, ils négligent même de prendre, dans la distribution générale, la part qui leur est allouée pour les besoins de leur vie. Cela devient particulièrement évident en période de folie collective, de guerres, de révolutions, lorsque les hommes semblent perdre soudain jusqu’à ce petit grain de bon sens qu’ils avaient d’ordinaire et que, devenus de parfaits automates, ils se livrent à de gigantesques massacres, comme s’ils n’avaient même plus l’instinct de conservation. D’énormes quantités de connaissance demeurent ainsi, en quelque sorte, non réclamées, et elles peuvent être distribuées à ceux qui savent en apprécier la valeur.

 

« Il n’y a rien d’injuste en tout cela, parce que ceux qui reçoivent la connaissance ne prennent rien qui appartienne à d’autres, ils ne privent personne ; ils prennent seulement ce que les autres ont rejeté comme inutile et qui, dans tous les cas, serait perdus ‘ils ne le prenaient pas.

 

« L’accumulation de la connaissance par les uns dépend du rejet de la connaissance par les autres. « II y a, dans la vie de l’humanité, des périodes qui coïncident généralement avec le commencement du déclin des civilisations, où les masses perdent irrémédiablement la raison, et se mettent à détruire tout ce que des siècles et des millénaires de culture avaient créé. De telles périodes démentielles, concordant souvent avec des cataclysmes géologiques, des perturbations climatiques, et autres phénomènes de caractère planétaire, libèrent une très grande quantité de cette matière de la connaissance. Ce qui nécessite un travail de récupération, faute de quoi elle serait perdue. Ainsi, le travail de recueillir la matière éparse de la connaissance coïncide fréquemment avec le déclin et la ruine des civilisations.

 

« Cet aspect de la question est clair. Les masses ne se soucient pas de la connaissance, elles n’en veulent pas, et leurs chefs politiques — c’est leur intérêt — ne travaillent qu’à renforcer leur aversion, leur peur de tout ce qui est nouveau et inconnu. L’état d’esclavage de l’humanité a pour fondement cette peur. Il est même difficile d’en imaginer toute l’horreur. Mais les gens ne comprennent pas la valeur de ce qu’ils perdent ainsi. Et pour saisir la cause d’un tel état, il suffit d’observer comment vivent les gens, ce qui constitue leurs raisons de vivre, l’objet de leurs passions ou de leurs aspirations, à quoi ils pensent, de quoi ils parlent, ce qu’ils servent et ce qu’ils adorent. Voyez où va l’argent de la société cultivée de notre époque ; laissant de côté la guerre, considérez ce qui commande les plus hauts prix, où vont les foules les plus denses. Si l’on réfléchit un instant à tous ces gaspillages, alors il devient clair que l’humanité, telle qu’elle est maintenant, avec les intérêts dont elle vit, ne peut pas s’attendre à autre chose que ce qu’elle a. Mais, comme je l’ai déjà dit, on n’y saurait rien changer. Imaginez qu’il n’y ait, pour toute l’humanité, qu’une demi-livre de connaissance disponible par an ! Si cette connaissance est diffusée parmi les masses, chacun en recevra si peu qu’il demeurera le fou qu’il était précédemment. Mais du fait que seuls quelques hommes ont le désir de cette connaissance, ceux qui la demandent pourront en recevoir, pour ainsi dire, un grain chacun, et acquérir la possibilité de devenir plus intelligents. Tous ne pourraient pas devenir intelligents, même s’ils le désiraient. Et s’ils devenaient intelligents, cela ne servirait à rien, car il existe un équilibre général qui ne saurait être renversé.

 

« Voilà un aspect. L’autre, comme je l’ai déjà dit, concerne ce fait que personne ne cache rien ; il n’y a pas le moindre mystère. Mais l’acquisition ou la transmission de la vraie connaissance exige un grand labeur et de grands efforts, aussi bien de la part de celui qui reçoit que de celui qui donne. Et ceux qui possèdent cette connaissance font tout ce qu’ils peuvent pour la transmettre et la communiquer au plus grand nombre d’hommes possible, pour leur faciliter son approche, et les rendre capables de se préparer à recevoir la vérité. Mais la connaissance ne peut pas être imposée par la force à ceux qui n’en veulent pas, et, comme nous venons de le voir, un examen impartial de la vie de l’homme moyen, de ses intérêts, de ce qui remplit ses journées, démontrera sur-le-champ qu’il est impossible d’accuser les hommes qui possèdent la connaissance de la cacher, de ne pas désirer la transmettre, ou de ne pas désirer enseigner aux autres ce qu’ils savent eux-mêmes.

 

« Celui qui désire la connaissance doit faire lui-même les premiers efforts pour en trouver la source, pour l’approcher, en s’aidant des indications données à tous, mais que les gens, en règle générale, ne désirent pas voir ni reconnaître. La connaissance ne peut pas venir aux hommes gratuitement, sans efforts de leur part. Ils le comprennent fort bien, quand il ne s’agit que des connaissances ordinaires, mais dans le cas de la grande connaissance, lorsqu’ils admettent la possibilité de son existence, ils estiment possible d’attendre quelque chose de différent..."

 

 

 

Évaluation du réseau LEO :

SDA

 

Commentaire : Extrait de l'œuvre du philosophe et ésotériste russe Piotr Ouspensky. Il enseigna ses réflexions sur la psychologie et les « dimensions supérieures » de l'existence. À été le principal propagateur des enseignements de Gurdjieff. Probablement l'un des pionniers contemporains de l'enseignement SDA.

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