Les Cathares, « amis de Dieu » et de la vérité - Alexandre Rougé

L’une des principales étapes du phénomène cathare — cette résurgence médiévale de la gnose — est la prédication de Bogomil, un maître gnostique bulgare, en Europe de l’ouest dans les années 930 à 950. Bogomil est un prénom slave signifiant « ami de Dieu », toujours en usage aujourd’hui. Et dans l’histoire de l’Europe chrétienne, comme l’a rappelé José Dupré, « de nombreux mouvements hétérodoxes se sont nommés ’’les amis de Dieu’’ », bien avant Bogomil et ses disciples — et aussi après eux.

 

Peu après 970 paraît un Traité de Cosmas le prêtre qui dénonce la prédication de Bogomil et le mouvement puissant qu’elle a entraîné. Car le peuple adhéra avec vigueur à son discours. Et dès le départ, ces gens se voient reprocher, par les clercs de l’Eglise (byzantine celle-là, mais la romaine avait la même position), deux choses : « la croyance en la réincarnation des âmes humaines, et l’admission des femmes aux mêmes fonctions religieuses que les hommes 1 [voir note en bas de page] ». Voilà qui est clair ! Et c’est tout un programme : ces deux enjeux sont d’une importance décisive.

 

 

 

 

 

D’abord la réincarnation n’est en effet qu’une croyance : en fait elle n’existe pas… C’est de transmigration qu’il s’agit. Or les Cathares, en bons gnostiques, adhéraient à la doctrine de la transmigration des âmes, rejetée par l’Eglise romaine en 869 (quatrième concile de Constantinople 2). Ignorer cette doctrine — et imposer à sa place le dogme stupide d’une éternité d’enfer ou de paradis à l’issue de cette seule vie terrestre — revient en effet à empêcher l’individu de se connaître et de se libérer. L’individu se compose d’un corps, d’une âme (anima ou psyché) et d’un esprit (le mental, la raison, la rationalité). (« Esprit » s’entend ici au sens courant, celui de l’anglais mind, issu du latin mens, « intellect », « pensée » ou « faculté de penser » — mens ayant aussi donné « mental », « mesure » et « mesurer ».) Or l’âme individuelle — comme les druides l’avaient enseigné aux Grecs — est immortelle : la mort frappe le corps, non l’âme. Celle-ci mène son existence de vie en vie, sur Terre et ailleurs, d’état d’être en état d’être, le long d’une évolution qui ne peut donc pas se réduire aux conditions d’une seule vie humaine terrestre.

Le principe de cette existence étant évidemment d’évoluer au fil des degrés de l’être, d’épreuve en épreuve, d’expérience en expérience, selon la logique résumée chez les Orientaux par la doctrine du karma (mot qui veut dire « action »). Les cathares connaissaient cela, et de même que leurs prédécesseurs gnostiques, ils furent aussi exterminés pour cette raison par l’église catholique. Le pouvoir religieux, en effet, a besoin que les individus restent ignorants de leur vraie nature et s’en tiennent au mensonge et à l’illusion d’une vie d’esclavage au prétexte d’accéder au paradis après la mort…

 

 

Le machisme judaïque et romain érigé en norme juridique et politique

 

Quant à la place des femmes auprès des hommes, elle est au moins aussi importante : les femmes assurent une qualité de compréhension et de communication dont l’homme a besoin pour se comprendre — et se libérer — lui-même 3.

Pour un homme engagé en gnose (engagé à la découverte et à compréhension de lui-même), elle est « la révélatrice des mystères 4 » : si l’on comprend « l’archétype féminin comme ’’capacité d’intercession’’ » entre l’extérieur et l’intérieur, instance de médiation entre l’humain et le divin, cela implique aussi — aux points de vue les plus concrets et immédiats — que la femme, par sa seule présence, procure à l’homme une dilection et une direction, une inspiration et une stimulation (une excitation, oui, aussi), une ampleur et une intensité de vie, de pensée et d’action indispensables à toute entreprise de spiritualité et de connaissance de soi. (C’est que, comme l’avait noté Paul Gauguin à la fin de sa vie, « les dieux d’autrefois se sont gardé un asile dans la mémoire des femmes ».)

 

A tout point vue la fréquentation des femmes est donc vitale pour l’homme. La fréquentation mais aussi l’imitation : l’Alchimie par exemple se décrit comme « travail de femme et jeu d’enfant ». Au Moyen Âge, dans l’Occitanie cathare, l’amour courtois, le fin’amor des troubadours, exprimera la nécessité pour l’homme de tout mettre en œuvre pour l’amour de sa belle. (A noter aussi : le mot « hystérie », si mal connoté dans la mentalité moderne, dérive de hustera, « utérus », et « utérus » veut dire « matrice » qui a aussi le sens de « nourrice » : pour l’homme, la femme est donc bien source de vie et d’amour, de force et de courage — soit tout ce dont il a besoin pour aller vers, et au bout de lui-même, se connaître et s’accomplir.)

 

 

Le salut par les femmes !

 

Des siècles durant et dans toute l’Europe, alors que les cathares faisaient justice et honneur aux femmes, l’église et le clergé catholiques, de leur côté, cultivaient la misogynie viscérale issue de cette mentalité patriarcale et phallocrate qui caractérisa tant l’institution cléricale judaïque dont l’église catholique est issue (et que Jésus défia le front haut) que l’institution impériale romaine dans le moule de laquelle se coula si bien l’église naissante (avec l’appui décisif de Constantin et 313 comme année charnière).

 

La permanence et la violence de ce machisme institutionnel et systématique — combien de millions de femmes torturées et brûlées vives au prétexte de « sorcellerie » ? 5 — soulève au moins une question : de quoi ont-ils donc si peur ? La réponse n’exige guère de recourir à autre chose qu’à de simples et fermes principes de psychologie élémentaire : avoir peur des femmes, c’est avoir peur du féminin en soi-même.

 

L’univers et le monde sont duaux : chaque chose est duale. C’est la polarité universelle, condition même de toute manifestation (passage de la virtualité à l’actualité, dans quelque domaine que ce soit). De même, l’espèce humaine : cette dualité s’exprime au travers d’une différenciation (physique, physiologique, etc.) qui se prolonge dans une différence mentale de perception, d’appréciation et de compréhension entre les individus des deux sexes. Cela pourrait ne sembler qu’une lapalissade, pourtant les implications qui gisent là sont vastes : Tout le processus d’éveil et de libération, en quelque sorte, peut s’envisager dans le sens qu’il s’agit, pour l’individu engagé dans celui-ci, d’accéder à un mode féminin d’être, une manière féminine de penser, de parler et d’agir, la modalité féminine de la conscience. (« Travail de femme et jeu d’enfant ».) Manière et modalité qui résident au fond dans un état de disponibilité, de réceptivité, état intérieur que toutes les méthodes et techniques de purification et de méditation cherchent invariablement à rendre accessible. Par nature (et pour schématiser), cet état, latent chez les deux sexes, se manifeste de manière plus claire, simple et spontanée chez les femmes que chez les hommes. (Annick de Souzenelle en a offert une belle expression dans son étude sur Le Féminin de l’Être.)

 

Cette réalité s’est perpétuée jusqu’à nous à travers le symbolisme du Graal, objet qui, en tant que récipient (chaudron, vase ou coupe), invite à se focaliser sur sa fonction de réceptacle ainsi que de matrice. Comme réceptacle il est le creuset que va ensemencer l’Esprit, déposant le germe divin qui va permettre à l’homme de croître en puissance et en connaissance afin de réaliser sa vraie nature. Comme matrice, le Graal est alors la « corne d’abondance » (la « fontaine de jouvence »), profuse et inaltérable source de vie. Si on le prend pour image de l’être individuel, il s’agit de le vider d’abord (par la purification) pour qu’il puisse alors s’emplir, par la descente de l’Esprit, d’un tout autre contenu (dans la Cène c’est le vin comme sang du Christ, sang de Lumière, c’est-à-dire sang purifié, métaphorique élixir de longue vie ou nectar d’immortalité, exprimant l’idée que « l’Amour est plus fort que la mort »).

 

 

« La femme est tout pour celui qui mérite le nom d’homme » (George Sand)

 

Jacqueline Kelen, dans L’Eternel masculin, résume bien la situation en constatant que « diverses attitudes masculines montrent un profond rejet du Féminin qui est, au fond, la véritable blessure de l’homme. Plus l’homme abaisse et renie la femme — en ses divers visages de mère, de sœur, d’amante, d’épouse —, et plus il aggrave sa propre blessure, son manque essentiel. » A l’inverse, pour l’homme en quête de (sa) complétude et de (la) plénitude, le « féminin de l’Être » est bien le trésor à découvrir, la récompense du héros qui a su aller au bout de lui-même pour accéder à l’au-delà de lui-même — retourner en lui et s’y retourner pour se découvrir et s’accomplir. « Caresse ou incendie, conclut Kelen, la rencontre du héros avec la femme a toujours pour sens de le pousser au bout de lui-même, de l’entraîner vers sa profondeur et lui faire toucher le ciel. » A chacun d’aller en ce sens. L’enjeu : se rendre compte que la femme « n’a jamais cessé, même si elle l’ignore, d’être l’autel de la divinité » (Abellio). Les troubadours occitans, avec le fin amor de la poésie courtoise, ne diront pas grand-chose d’autre.

 

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les catholiques, en bons héritiers du paternalisme judaïque et romain, ont dégradé et opprimé les femmes avec une telle constance — et pourquoi ils ont rejeté et ignoré la doctrine expliquant comment l’âme peut se purifier et se délivrer de ses peines dans cette vie. Le rapport entre ces deux attitudes est saisissant : comme si la phallocratie, dans laquelle les femmes sont négligées et rejetées, impliquait aussi la négligence et le rejet de l’âme — comme si le rejet des femmes impliquait chez l’homme le rejet de son âme. L’église romaine, institution phallocrate et misogyne s’il en est, s’est signalée à la fois par la dévalorisation et l’oppression des femmes (sur les plans moral et social) et par une semblable dévalorisation et oppression de l’âme (sur les plans théologique et philosophique).

 

Du reste, en accord avec sa logique satanique, le propos de l’église romaine n’a jamais été de délivrer ni de soulager quiconque, mais de dominer les peuples en opprimant les consciences, enfermant les âmes et contrôlant les mentalités. Voilà pourquoi les Cathares ont été aussi sauvagement exterminés : leur existence même n’éclairait que trop la vile et torve attitude de l’église romaine — au point de mettre en péril son pouvoir et son existence mêmes.

 

 

La vérité, c’est la vie

 

Le message du Christ est que nous pouvons vivre, non plus l’Enfer sur Terre ni même le Purgatoire, mais enfin le Paradis sur Terre. Son ministère a consisté à délivrer les modes opératoires de cet avènement. Première clé, premier protocole : la « Règle de justice et de vérité ». Règle évangélique et gnostique appliquée par les cathares : ne pas tuer, ne pas mentir (en particulier à soi-même), ne pas (se) juger, ne pas médire (et en particulier ne pas médire de soi), ne pas prêter serment, vivre chaste et pauvre 6. Pour le croyant ordinaire, simple auditeur et fidèle de base, au champ et au village, dehors et à la maison, au travail et au repos, c’est ça la voie, l’Evangile : vivre la justice et la vérité. Dans les pensées, les paroles et les actes : être soi-même, droit et entier, juste et vrai. Dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit. Jésus-Christ était Maître de Rectitude. Les Cathares furent ses dignes disciples. Là est la raison de leur succès foudroyant et de leur profonde implantation sociale, de l’estime et l’admiration fidèles qu’ils ont suscitées chez les populations, des plus farouches et ombrageux seigneurs aux plus humbles paysans 7.

 

Et de la même manière que Jésus et ses potes — entendez le Christ et ses Apôtres — ils privilégiaient à ce titre la vie communautaire, mais dans le monde (dans les villes et les villages) et non à l’écart (comme les monastères et abbayes catholiques). Pour les cathares, la distinction entre clergé régulier (retranché du monde) et clergé séculier (investi dans le monde) n’a pas de sens ni de raison d’être. Certains auteurs modernes (comme Anne Brenon 8) ont pu, à juste titre, souligner l’investissement des cathares dans le monde — leur implication sociale ou leur ’’engagement’’, dirait-on aujourd’hui — et l’importance pour eux de ce « vœu de vie communautaire, selon la Parole : ’’Dès que deux personnes sont réunies en mon nom je suis au milieu d’elles’’ (Mt. 18, 20) ».

 

Cela nous amène à un caractère essentiel de la spiritualité cathare : la transmission orale, qui était, qui est le meilleur moyen que se manifeste en effet la présence divine, c’est-à-dire (en termes moins ’’religieux’’ et plus ’’techniques’’) que se reçoivent l’énergie et l’information nécessaires et appropriées à la situation. Voilà pourquoi les Cathares — à l’image du sceau de l’ordre du Temple avec ses deux cavaliers chevauchant une même monture — allaient toujours deux par deux, car le choix d’un compagnon (socius) ou d’une compagne (socia), faisait partie du vœu communautaire (bien que ce ne fût pas spécial aux cathares, certains ordres monastiques faisant de même) : pour créer les conditions nécessaires à la réception de la ’’Parole’’ divine, c’est-à-dire de l’information dont on a besoin à ce moment-là.

 

L’écoute et le questionnement, l’échange et la communication : voilà les clés, dirait-on aujourd’hui, qu’utilisaient les Cathares pour exercer leur art de vivre. C’était ça, leur religion. Ainsi apprenaient-ils la justice et la vérité. C’est simplement la rigueur, la détermination et la fermeté avec lesquelles les Cathares utilisaient ces clés, qui ont obligé leur ennemi romain à produire cette fallacieuse réputation d’austérité maladive et de morbidité satanique. Des ascètes forcenés, possédés…9 ! Possédés par leur soif de justice et de vérité, oui… De même qu’à l’inverse, les fous furieux, les psychopathes et les névrosés étaient davantage à chercher parmi les Cisterciens (Bernard de Clairvaux en tête) et les Dominicains (à commencer par Dominique de Guzman).

 

 

Equilibre et cohérence

 

La dualité, que les auteurs modernes appellent « dualisme » sans rien y comprendre, est un constat essentiel de la spiritualité cathare (et de la gnose en général). Cela consiste à reconnaître que dans notre monde, tout est dual. Tout est double : tout a un sens et son contraire. Nous vivons dans une série sans fin de dualités : chaleur-froideur, sécheresse-humidité, clarté-obscurité, légèreté-pesanteur, haut-bas, plénitude-vacuité, émission-réception, activité-passivité, bonheur-malheur, joie-peine, etc. L’ascèse, la doctrine — l’exercice pratique de base des gnostiques d’hier et d’aujourd’hui — consiste alors à équilibrer les deux aspects de toute chose et de chaque situation. En toute occasion, il s’agit d’être conscient de la dualité qui apparaît, du décalage et du déséquilibre en cours, en train de se produire. En gnose, on apprend à vérifier ceci : L’écart demande à être comblé, le décalage appelle l’accord, le déséquilibre peut et doit s’équilibrer. C’est ainsi qu’à travers l’opposition formelle se révèle la complémentarité de fond, et que de la dualité on passe à l’unité. Cela consiste aussi à « faire fructifier l’opposition » (Abellio) et à dégager la positivité réelle de la négativité apparente. (Et l’on s’aperçoit par là même — jubilatoire révélation ! — qu’« il n’y a pas de jugement de valeur possible » : c’est aussi, du même coup, la fin de toute illusion d’ordre idéologique.)

 

Avec les mots d’aujourd’hui, la démarche gnostique et cathare pourrait se présenter ainsi : être à fond dans l’instant pour apprendre à (se) poser les bonnes questions — ou pour les faire surgir de façon inattendue, fulgurante et imparable — et recevoir les bonnes réponses, à tout propos et en toute occasion. (Être connecté au « point zéro » ou branché sur le « vide quantique », comme il se dit aujourd’hui : cela revient au même.) L’intensité de l’instant présent, c’est aussi le moyen (l’ascèse…) d’acquérir la « spontanéité seconde », unitive et ascendante, créative et englobante, en cessant d’obéir à la « spontanéité première », conflictuelle et descendante, répétitive et dissipative — passage qui correspond aussi chez Abellio à la « seconde naissance », la naissance de « l’Homme intérieur » (bascule alchimique Albedo-Rubedo).

 

Pour toutes ces excellentes raisons, les cathares considéraient les rituels de la religion romaine comme ineptes et vides de sens : rien de sacré là-dedans ! Chez les cathares on est chrétien pour de vrai (un gnostique est conscient du Christ en lui). Or ce n’est pas nouveau (c’est écrit dans l’Evangile), le baptême d’eau est caduque : il a été remplacé par le baptême de feu (que les cathares accomplissaient lors du consolament, par imposition des mains, comme les esséniens et les manichéens avant eux). Corrélat : On n’a nul besoin de temples dédiés à Dieu, lieux clos et réservés à la médiation divine… Hors de l’église, le salut ! (Second corrélat : Les membres du clergé romain, avec leurs riches possessions, n’avaient rien de chrétien.) « C’est le cœur de l’homme qui est le temple de Dieu », disait Bélibaste. (« Ne savez-vous pas, demandait Paul aux Corinthiens, que votre corps est le temple du saint-Esprit, qui est en vous ? » Abellio ajoutera que le corps est « le champ de bataille de la connaissance ».) Résultat : Les cathares, ces « guerriers pacifiques » du Moyen Âge, pouvaient communier — entrer en prière ou en méditation — c’est-à-dire se centrer ou s’aligner — peu importe où et quand (ici et maintenant), à la maison, à l’atelier ou dans la forêt, en action ou au repos, matin ou soir, dans la foule des marchés ou entre amis au coin du feu. L’Esprit souffle où et quand il veut — et il est en nous.

 

 

 

1 José Dupré, Catharisme et Chrétienté. La pensée dualiste dans le destin de l’Europe, La Clavellerie, Chancelade 2007.

 

2 L’information est de Rudolf Steiner. Le sujet est plus qu’ambigu : « il est vrai que la réincarnation n’a jamais été condamnée explicitement par l’Eglise catholique », a pu noter Guénon, avec un embarras peu coutumier (« La Gnose et les écoles spiritualistes », Mélanges, Gallimard 2004, p. 182). Mais ce rejet n’en a pas moins été implicite. C’est que le mot de « réincarnation » est impropre et abusif, la nature réelle de l’incarnation étant elle-même particulièrement méconnue et galvaudée puisqu’elle ne se réalise qu’à un certain degré de la « montée gnostique » (selon les termes d’Abellio) et de l’OEuvre alchimique (l’incarnation étant fonction de la « spiritualisation de la matière » et de la « matérialisation de l’esprit »). Ces confusions langagières et sémantiques traduisent l’ampleur de la confusion générale quant à l’idée même (et partant la portée) de la transmigration. Les cathares connaissaient aussi la différence entre la transmigration — l’âme, au long de son existence, migre de corps en corps et de vies en vies — et la métempsychose — qui désigne le changement d’état ou de niveau d’être d’une âme, quand par exemple elle passe d’une vie végétale à une vie animale, ou d’une vie humaine à une vie animale, etc., sans même parler des états non physiques (et donc non incarnés) par lesquels une âme peut aussi passer. — Ajoutons enfin le point de vue de Mikhaël Aïvanhov (disciple de ce maître gnostique moderne, héritier déclaré des Bogomils, que fut Peter Deunov) à ce sujet : « Même si ’’catholique’’ signifie universel, en réalité la religion catholique n’est pas universelle. En rejetant un grand nombre de vérités essentielles comme la réincarnation, les lois du karma ou l’importance du soleil pour la vie spirituelle, elle s’est aussi coupée des vérités universelles, et elle est donc une secte. » En refusant d’enseigner la transmigration, le catholicisme « nous empêche de comprendre la justice de Dieu.

Il ne faut donc pas s’étonner si ensuite tout devient insensé : on ne voit plus la raison profonde des choses, tout semble anormal et injuste. […] En refusant la réincarnation, les chrétiens se sont barré la route pour des siècles. » (Dans La Fraternité blanche universelle n’est pas une secte, Prosveta, Fréjus 1982, pp. 72-73.)

 

3 Les Evangiles apocryphes l’ont assez nettement suggéré, le canon catholique n’ayant eu d’autre recours que de calomnier les femmes en général à travers deux d’entre elles en particulier (les deux principales du Nouveau Testament) : Marie-Madeleine réduite à un rôle de prostituée repentie, et la Vierge-Marie cloîtrée (sic) dans une évanescente image de vierge-mère aussi peu crédible et stimulante que possible. — On note aussi l’utilisation, par la propagande et la dogmatique romaines, de références et de spécificités traditionnelles pour caractériser les deux Marie : la première emprunte aux hiérophantes et prêtresses (de Sumer et d’Egypte) dont les rituels incluaient la sexualité, tandis que la seconde emprunte à la Déesse-Mère la capacité de parthénogenèse (l’autofécondité, attribut divin s’il en est). Cela n’empêche pas que Marie Madeleine ait bien été la compagne et l’amante initiatique de Jésus-Christ ; quant à l’idée que Marie sa mère l’ait conçu par intercession spirituelle (et non charnellement), cela fait référence à Osiris et Horus, puisque la déesse Isis a ressuscité Osiris à travers Horus, en donnant naissance à Horus non au sens propre mais au sens figuré.

 

4 Jean-Yves Leloup, L’Evangile de Marie. Myriam de Magdala, Albin Michel, Paris 1997.

 

5 J’ai posé cette question, il y a quelques années, au service de presse du Vatican : je n’ai pas eu de réponse.

 

6 Chasteté et pauvreté n’étaient requises que de celles et ceux qui accédaient au statut de « bon chrétien », ce qui avait lieu en général à un âge avancé (et de préférence après une vie mondaine bien remplie). Gérard de Sède, par exemple, l’a bien rappelé : les cathares n’imposaient pas l’abstinence sexuelle à leurs croyants. « S’ils l’avaient fait, la société occitane ne les aurait pas écoutés, car pour elle la joie du corps et celle de l’âme ne faisaient qu’une » et les deux « étaient exaltées ». « Ils disaient seulement : Si vous ne pouvez pas vous passer du plaisir, mieux vaut l’union libre que le mariage. » Le cathare Pierre Clergues et sa maîtresse Béatrice de Planissoles « faisaient l’amour n’importe où, y compris à l’intérieur des églises, pourvu d’avoir sur eux l’herbe mystérieuse qui les empêchait d’avoir des enfants ». « Mais gardons-nous, ajoutait Gérard de Sède, d’identifier cette liberté de mœurs à une casuistique hypocrite » : « à Montségur, on verra monter au bûcher plusieurs couples que les documents qualifient d’amic e amasia, amant et amante » (dans Le Secret des Cathares, J’ai Lu 1974, p. 31).

 

7 Se dire la vérité, et… se l’appliquer à soi-même. La parabole évangélique de la paille et de la poutre avait ici sa pleine compréhension et sa mise en œuvre effective. (De même qu’avec cet autre imparable précepte : « charité bien ordonnée commence par soi-même ».) La voie des « amis de Dieu » ne saurait peut-être mieux se rendre et se comprendre que comme un modèle de cohérence et d’intégrité.

 

8 Par exemple dans « L’hérésie et les femmes en Languedoc au début du XIIIe siècle : un espace religieux privé ? », Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale, La Louve, Cahors 2006.

 

9  L’un des effets de la propagande romaine, c’est la péjorative et rébarbative coloration qu’a gardée l’ascétisme, devenu synonyme d’austérité. Or à l’origine, chez les Grecs, un ascète est simplement quelqu’un « qui pratique un art », « qui exerce une profession ». C’est donc aussi quelqu’un qui s’exerce. On peut dès lors se demander : à quoi s’exerce-t-il ? Et comment, avec quelle rigueur et quelle vigueur le fait-il ?… Tout est là.

 

 

 

 

Texte extrait du site Les éditions du laurier.

 

 

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