Frédérique A. - Espéraza

Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours posé sur mon environnement un regard interrogateur. Petite fille, je me sentais complètement étrangère en ce monde, comme si j’avais été débarquée là, oubliée ici sur une Terre où sévissaient des êtres au comportement incompréhensible... J’observais les humains comme on se promène au zoo, partagée entre incompréhension et effarement. Je trouvais leurs préoccupations futiles et leurs comportements primaires. Pire, j’avais l’impression d’avoir été projetée dans un monde sous-évolué où sévissaient des barbares... Enfant précoce, je commençais à écrire très tôt, vers l’âge de huit ans. C’est à la lecture et à l’écriture que je dois ma survie.

 

Au sens littéral du terme, je suis une survivante de mon enfance. Je pense et dis parfois que je peux me connecter à ce qu’éprouvaient les femmes et les hommes ressortis vivants des camps de la mort. Pendant onze ans, j’ai enduré le joug impitoyable de mon ex beau-père. Un sadique pervers dont le sport favori consistait à inventer de nouveaux moyens de me torturer, au mental comme au physique. Il voulait me briser, je résistais... Ma tête, mes pensées devinrent mon unique refuge naturel, le seul endroit où il ne pouvait pas me traquer. Intuitivement, je savais qu’il voulait me détruire, m’effacer de la surface de cette terre, je lui étais insupportable.  

 

Bizarrement, peu de temps après son mariage avec ma mère - j’avais 6 ans -, je me retrouvais un soir aux urgences, inconsciente : je faisais une réaction allergique très violente à un vaccin scolaire reçu dans la journée. Peu avant mes 18 ans, mon système immunitaire s’effondra d’un coup : mon bourreau était parti, mes petits soldats biologiques n’avaient plus besoin de lutter pour me maintenir en vie...

 

Le miracle de cette histoire tient certainement au fait que je n’ai jamais cherché ni eu besoin de substitut pour traverser cette épreuve, survivre et continuer ma route. Ni alcool, ni drogues. Même pas un petit joint ! Comme beaucoup d’autres, j’aurais pu sombrer et ne jamais me relever... 

 

Alors que j’endurais chez moi un véritable calvaire que je taisais à l’extérieur, et bien qu’étant la plus jeune des classes que je fréquentais, j’étais une sorte de pilier pour mes petits camarades, la défenderesse et la confidente de service. J’étais celle qui écoutait, qui comprenait et qui compatissait. La souffrance ne m’avait pas fermé le cœur, bien au contraire.

 

Plus tard, jeune adulte, rien de ce que le système scolaire nous faisait étudier ne répondait à mes interrogations, pas même la philosophie. Je cherchais donc du côté de la métaphysique. 

 

À 18 ans, j’ai lu mon premier livre d’astrologie et au-delà d’un discours trop psychanalytique, je sentais qu’il y avait là-bas derrière quelques voiles à soulever et matière à explorer. À 19 ans, je prenais mes premiers cours avec une élève de Germaine Holley, étape qui me mena vers l’approche humaniste de l’astrologie avec Dane Rudhyar. Je ne faisais en cela que réveiller un savoir que j’avais déjà maîtrisé.

 

Ces années furent également charnières en matière de positionnement personnel. En effet, c’est à ce moment que je fis mon coming-out, décidant d’assumer de façon libre mais non ostentatoire une homosexualité dont j’avais identifié les prémices dès ma douzième année.

 

Peu après mon retour du Canada en 1996, j’eus l’opportunité de rentrer de plain-pied dans le monde de la radio, du journalisme et de la presse écrite. L’écart était si grand entre la formation théorique, l’éthique enseignée et la réalité du terrain que je devins particulièrement attentive à cette distorsion. Pire, ce métier que j’adorais exercer m’obligeait à une gymnastique constante entre mon éthique personnelle et les "petits arrangements" auxquels je devais soumettre ma plume... C’était insupportable ! Je voulais faire du journalisme, du vrai. Je voulais faire ce pour quoi j’étais sensée être payée : informer. Sans distinction d’appartenance sociale, sans contraintes et surtout sans consignes. Je voulais exposer des faits et non arranger mes articles dans l’objectif de ne pas déplaire à Monsieur Machin, député-sénateur... Bref, je commençais à percevoir quelques aspects de la machinerie œuvrant derrière le décor...

J’avais atteint un certain statut socioprofessionnel et je n’arrivais pas alors à renoncer aux quelques petits privilèges que m’accordaient ce statut. Mais, plus encore, je cherchais à être reconnue dans les yeux de ma mère. Ma mère pour qui ce n’était jamais assez bien... J’ai compris plus tard de façon poignante qu’il y avait peu de pas que j’avais fait qui n’aient pas été posés dans l’unique but d’attirer ses regards et d’y lire l’amour que je souhaitais y trouver.

 

À l’automne 2003, ma existence bascula. je me sentais comme un zombie : un cadavre, vivant en apparence, mort à l’intérieur... En quinze jours, je plaquais tout : mes activités, mon couple, etc. Je mis 900 kilomètres entre mon ancienne vie et moi. J’avais emporté trois caisses de livres, quelques CD, un sac de vêtements, mon ordinateur et mes chiens. Je passais l’hiver 2003/2004 dans une caravane au bord d’une rivière, sans eau ni chauffage. D’un coup, je me sentais libre. 

 

Un peu plus loin, un autre virage m’attendait, drastique celui-là.

 

En 2007 vinrent à moi deux livres d’une importance capitale : L'histoire secrète du Monde de Laura Knight-Jadczyk et le premier tome des chroniques du Girku d'Anton Parks. Le premier m'ouvrit définitivement les yeux et le second fut comme une sorte de révélation... Je lisais et je pleurais. Je connaissais tout ça, comme si ce récit était inscrit en moi quelque part, au cœur même de mes cellules. J'ai lu Les Étoiles Sombres d'une seule traite, impossible de lâcher le bouquin ! Quoi qu’il en soit, ces deux livres furent les pierres d’angle de ma transformation intérieure et d’un parcours qui acheva de bouleverser ma vision du monde, faisant voler en éclat mes dernières illusions.

 

Tous mes chemins, je les essentiellement parcourus seule, sans support extérieur pour m’aider ; je fais partie de ces êtres dont le Destin semble les vouer à des épreuves au niveau de leur exigence de vérité...

Puis il y eut la chute. Lente et vertigineuse.

 

J’atteins un degré de souffrance morale tel que je décidais, calmement et en toute lucidité, d’en finir. Je ne voulais plus continuer à vivre dans ce monde tel qu’il est. Un jour de 2014, je rédigeais les annonces que je m’apprêtais à passer sur Internet afin de trouver des maisons d’accueil pour mes animaux ; je n’avais pas le droit de les emmener avec moi. Eux devaient continuer à vivre.

Ce jour-là, mon téléphone sonna. C’était mon amie Janick. Sans préambule, elle me dit : « Fred, tu prépares tes affaires, j’arrive ! Je t’emmène toi et tes animaux, vous venez tous à la maison... ». Je ne lui avais rien dit de mon projet de suicide mais elle avait compris... Plus tard, elle m’a avoué avoir ressenti au fond d’elle que j’étais en danger et, sans réfléchir, elle avait fait ce qu’il fallait. Je n’étais pas encore morte mais j’ignorais à quel point j’étais réellement vivante...

 

L’année 2015 me réserva quelques réjouissances assez savoureuses et certainement initiatrices. Au programme : conflits relationnels et trahison amicale. 

 

Fille unique, les circonstances firent que je me trouvais dans l’obligation d’accueillir ma mère chez moi, dans la maison où je venais à peine d’emménager. Je passe les détails mais ce fut Fukushima à domicile ! La confrontation fut sanglante. Et ce fut dans ces circonstances que je fis la connaissance d’un mega giga prédateur en moi : je ne me reconnaissais plus, j’avais des envies de meurtres... Cette femme, en face de moi, qui me disait des choses terribles et qui me blessait à mort, j’avais juste envie de la tuer, de l’effacer de la surface de la Terre... Et pourtant, je l’aimais. 

 

Six mois plus tard, après Verdun, la guerre des tranchées, incapable de signer l’armistice, je décidais de sauver ma peau et pris toutes les dispositions pour pouvoir me retrouver enfin seule chez moi.

 

Depuis, d’autres prédateurs intérieurs se sont fait connaître. Il en reste certainement quelques uns en embuscade, toutefois mon attitude à leur égard s’est profondément modifiée : dorénavant, je les traite pour ce que je pense qu’à un certain niveau ils sont : des enseignants, et non plus comme "des ennemis de l'intérieur".

 

Pour conclure, je dirais que comme beaucoup d’entre nous, j’ai longtemps eu des certitudes. Aujourd’hui, l’unique chose dont je sois certaine est que je ne sais pas...

 

Frédérique A.

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